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La gare de Caen telle qu’on la connaît a fait l’objet d’âpres discussions au milieu du 19e siècle sur son implantation.

La ligne Paris-Caen-Cherbourg a été concédée par l’État par une loi du 21 juin 1846 à une compagnie privée. Mais des difficultés financières empêchent la compagnie de commencer les travaux. Puis arrivent les changements de régime de 1848 et 1851 qui retardent le projet. Une nouvelle loi du 8 juillet 1852 concède la ligne à la compagnie qui exploite déjà la ligne Paris-Rouen. Le maire de Caen – François-Gabriel Bertrand – se préoccupe rapidement de la question de l’emplacement du futur « embarcadère ». La question est pour la première fois débattue lors du conseil municipal du 14 décembre 1853. Le rapporteur préconise de construire une gare voyageurs près des abattoirs municipaux (situés alors entre l’Orne et la rue d’Auge) et une garde de marchandise sur le port en prévision de l’ouverture du canal de Caen à la mer. Mais la compagnie, pour des raisons de coût, imagine une solution plus simple : une seule gare à l’ouest de la ville. Autre point de vue de la compagnie, la loi de concession stipule que les ouvrages d’art entre Caen et Cherbourg sont pris en charge par l’État. Ainsi, une gare le plus à l’ouest de la ville permet à la compagnie de substantielles économies. La mairie prend officiellement position contre le projet de la compagnie lors du conseil municipal du 25 janvier 1854. Celui-ci mandate le maire et deux délégués pour aller directement négocier avec la compagnie à Paris l’emplacement.

La compagnie met de l’eau dans son vin et propose de rapprocher sa gare de l’Orne et des abattoirs. Un concours est lancé pour désigner l’emplacement et le bâtiment à construire. Cinq projets sont retenus :

  • celui de la compagnie
  • celui de la mairie (la gare serait située au niveau de la prairie à quelques mètres du petit Cours (actuel cours général de Gaulle) avec un raccordement au port via les quais)
  • celui de l’architecte Hue (qui comprend 3 gares : voyageurs/marchandise/maritime le long de l’Orne face au grand Cours)
  • celui de l’architecte Guy (avec une gare voyageur située entre l’église de Vaucelles et la rue de Falaise et une gare marchandise sur le port)
  • celui de l’architecte Harou-Romain (la gare serait placée à l’actuel emplacement de l’espace Gardin en terminus avec des voies distinctes venant de Paris et Cherbourg)

Une commission désignée par la municipalité (mais qui ne compte que 4 conseillers municipaux) rend un avis favorable au projet de la mairie le 8 avril 1853. La compagnie tente alors un coup de poker : elle prévient par courrier, le 4 mai 1854, qu’elle n’a plus l’intention de traverser la ville ni de construire une gare dans la ville ! Le préfet du Calvados intervient alors dans le débat, il prend un arrêté le 29 mai pour instituer une commission d’enquête pour l’établissement de la station de Caen. Les registres de l’enquête sont ouverts aux Caennais du 5 au 14 juin 1854. C’est le projet Harou-Romain qui obtient la majorité des suffrages (75% des signataires). En deuxième position arrive celui de la mairie (17,58%). C’est un nouveau camouflet pour la compagnie. Sur des critères purement financiers, la commission d’enquête ne retient que deux projets : celui de la compagnie et celui de la mairie. Le maire fait habilement remarquer que le coût du projet de la compagnie est plus élevé pour l’État car la gare est située à l’ouest de la ville… La compagnie cède et propose de placer la gare près des abattoirs car les travaux doivent commencer au plus vite…il ne reste qu’un an avant l’ouverture théorique de la ligne !

Le 10 juillet 1853, la commission d’enquête reçoit le président de la compagnie, M. Chasseloup-Laubat ainsi que ses ingénieurs dont le célèbre William Locke. Les ingénieurs s’expriment en premier et font une critique systématique de tous les projets proposés en indiquant les coûts réels de chacun. Ils terminent en proposant de se baser sur les plans imaginés en 1845 par les ingénieurs du département : deux gares distinctes situées près des abattoirs dont la gare marchandise serait reliée au port par un pont tournant sur l’Orne. M. Chasseloup-Laubat propose ensuite à la commission de se baser aussi sur les projets de 1845 en indiquant que la compagnie veut bien prendre en charge la construction du pont tournant et de la gare à hauteur de 75 000 francs. La commission n’est pas entièrement satisfaite des propositions de la compagnie et refuse de se prononcer. Le conseil municipal du 11 juillet est décisif pour la décision finale. Il commence par rejeter les conclusions de l’enquête municipale et amende donc le projet de la compagnie : la libération d’une bande de 100 mètres entre l’Orne et la gare et la prise en charge par la compagnie du pont et de la voie qui mène au port. 19 conseillers municipaux sur 30 adoptent ce projet modifié de la compagnie. La gare sera bien implantée là où elle se trouve actuellement !

A la fin de l’année 1854, des ingénieurs des ponts et chaussées sont aperçus dans Vaucelles, ils interviennent sur commandement du ministre des travaux publics. Ce dernier prend sa décision le 11 janvier 1855 et valide celles de la commission d’enquête et de la mairie. Il faut maintenant faire vite car l’ouverture est prévue pour la fin de l’année. Les travaux ont tellement pris de retard que le premier train qui arrive de Paris le dimanche 18 novembre 1855 s’arrête à la station « Caen-Mondeville » (située en à cheval entre Caen et Mondeville, route de Paris). Le train inaugural de la ligne arrive le 23 décembre dans la même gare.

Les travaux de la gare définitive commencent seulement au début de l’année 1857, les bâtiments étant terminés au mois de juin de cette même année. Elle entre en fonction le 1 juillet 1857. Bien qu’étant déjà entrée en fonction, la gare n’est toujours pas officiellement inaugurée. Napoléon III décide de construire une statue en l’honneur de son oncle à Cherbourg, la mairie utilise ce prétexte pour inciter le couple impérial à s’arrêter à Caen et à inaugurer la gare. Le 3 août 1858 à 17h, le couple impérial arrive en gare de Caen par un train spécial. 101 coups de canons sont tirés en leur honneur depuis la prairie. Pour l’occasion, la gare est redécorée avec des outils utilisés pour la construction de la voie. Les salles d’attentes sont reconverties en un salon de réception avec des étoffes, des arbustes et les emblèmes impériaux. Le couple impérial dort à Caen puis reprend le train pour Bayeux le lendemain à midi pour ensuite se diriger vers Cherbourg.

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