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En 1848, Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la deuxième République. La constitution ne lui permet pas de briguer un second mandat. C’est ainsi qu’il fomente avec l’aide de quelques précieux alliés – dont son demi-frère le duc de Morny et le ministre de l’intérieur Persigny – un coup d’État. Les premiers préparatifs ont lieu au mois d’août mais ils s’accélèrent à l’automne suivant. Le 2 décembre, par un décret suspendant le corps législatif (l’assemblée nationale de l’époque) et rétabli le suffrage universel. Le corps législatif est occupé par les militaires. Comment ont réagi les Caennais ? Nous disposons pour répondre à cette question des rapports du commissaire central ainsi que les dépêches envoyées par le préfet au ministre de l’Intérieur.

Les premières personnes informées sur Caen sont les militaires alors qu’un certain nombre d’entre eux se trouvent au théâtre municipal. Ils sont rappelés dans leur caserne sur les coups de 22h en pleine représentation. Les autres spectateurs pensent d’abord à un incendie car les militaires sont régulièrement appelés en renfort lors d’importants sinistres. Les autorités de la ville se réunissent à minuit dans le cabinet du maire à l’hôtel de ville (situé alors place de la République). Y sont présents le préfet, le maire, ses adjoints, l’État major de la division militaire, le colonel commandant la gendarmerie et le procureur de la République. Ils sont tous mis au courant de la situation parisienne par le préfet. A minuit quinze, le préfet est prévenu que le capitaine des sapeurs-pompiers, connu pour ses sympathies socialistes, est aperçu en ville, se rendant de maison en maison pour mettre au courant les principaux leaders socialistes. Le 3 décembre au matin, dès six heures, plusieurs petits groupes se rassemblent aux abords de la place de la Liberté (nom de la place de la République depuis 1848) ; ils attendent tous l’arrivée de la « malle » en provenance de Paris qui arrive au relais postal. Pour éviter le chahut à l’arrivée de la diligence, le préfet fait fermer les rues adjacentes à l’hôtel de ville pour lui permettre d’arriver. Une fois le courrier distribué (il manque certains journaux qui ont été empêchés de paraître à Paris), les petits groupes se répandent dans la ville – notamment dans les cafés – afin de lire les lettres personnelles et les quelques journaux qui ont réussi à passer. Le préfet fait porter à l’un des responsables socialiste, Barthélémy Pont (rédacteur en autre du Haro), une lettre l’enjoignant à rester chez lui et de ne pas organiser de rassemblement pouvant troubler l’ordre public. Globalement, la journée du 3 décembre est calme sur Caen comme le note le préfet dans sa dépêche :  » chez la plupart des habitants, le décret du 2 décembre avait fait naître un sentiment de satisfaction mêlé de crainte, car on croyait à une révolte à Paris« .

Le jeudi 4 décembre au matin, un nouveau rassemblement spontané se forme aux abords de la mairie mais les militaires veillent au grain et le disperse sans résistance. Afin d’empêcher la divulgation d’informations défavorables au régime, le préfet prend un arrêt suspendant la parution des journaux socialistes de la ville : le suffrage universel et le Haro alors que ce dernier était sur le point de sortir. Le 5 décembre, rebelote, mais des rassemblements se tiennent – en petit nombre – place saint-Pierre, place saint-Sauveur et sur les quais. Des lettres personnelles sont lues en public. Le commissaire central fait disperser ses rassemblements et notent que »les rouges ont l’air animé« . Il faut dire qu’ils ont appris la mort sur les barricades à Paris de deux anciens socialistes. Le commissaire fait alors suivre Barthélémy Pont à travers la ville. Celui-ci se rend surtout dans Vaucelles où il répond aux questions posées par les habitants. La rumeur d’une manifestation aux abords de la préfecture dans la soirée enfle. Le préfet prend ses dispositions et fait placer des militaires tout autour du bâtiment. Le maire fait appeler Pont et le leader des légitimistes, M de Bourmont à la mairie pour « leur signifier que si la tranquillité publique est troublée, il sera le premier à requérir la force« . La montagne accouche d’une souris car aucun rassemblement n’a lieu devant la préfecture. Finalement, la situation reste calme dans la ville malgré les tentatives des socialistes (alors que des soulèvements se produisent dans d’autres régions françaises). Le préfet, juste avant d’être muté, peut télégraphier au ministre de l’Intérieur qu’il n’a procédé à aucune interpellation en quatre jours.

Dans la foulée de son coup d’État, Louis-Napoléon Bonaparte organise un plébiscite les 20 et 21 décembre. La ville vote majoritairement oui. L’opposition est réduite au silence. Dans son rapport du 27/28 décembre 1851, le commissaire central signale que « les démocrates sont atterrés des résultats connus du vote dans le département« .

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