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Les conséquences de l’intervention de la police

Après les événements du mois de décembre, le président de l’assemblée constitutive chargé des fonctions de Président de l’université, Jacques Izard fait parvenir aux membres de la communauté universitaire une lettre où il prône le calme1. Il fait part de sa demande au conseil de discipline qui s’est réunit le 21 décembre de suspendre l’instruction des plaintes qui lui avaient été soumis. Il a pris contact avec le procureur de la République afin que celui-ci ne donne pas de suites aux dossiers ouverts « suite aux agissements délictueux commis à l’encontre des biens dans l’enceinte de l’université avant le 31 décembre 1970 ». Enfin, dernier geste d’apaisement, il est décidé à retirer la plainte qu’il avait déposé pour l’effraction de la salle 111 du bâtiment Lettres.

La poursuite du mouvement sous d’autres formes

Le lundi 4 janvier, les étudiants de lettres, qui reviennent des vacances, se réunissent en assemblée générale en amphi Daure ; le président de séance est Jean-Louis Cardi2, un des inculpés de décembre. A l’entrée, des militants maoïstes distribuent des tracts appelant à la solidarité avec les ouvriers de l’usine Ferodo de Condé-sur-Noireau3. L’intersyndicale a, par ailleurs, demandé à ce que Jacques Izard intervienne lors de l’AG pour présenter le contenu de la lettre qu’il a envoyée. Ce dernier vient parler brièvement aux étudiants : « pendant un mois, nous allons vivre une période transitoire pour mettre en place l’université nouvelle, il faut, pour cela, que le travail reprenne normalement, que nous fassions tous un effort. Je suis prête à retirer la plainte pour effraction de la salle 111, si tout se passe bien. »4. Claude Lefort5, au nom de l’intersyndicale lui répond : « nous interprétons les mesures que vous avez prises comme la reconnaissance de la légitimité de notre mouvement de grève. Mais il reste une plainte, celle de l’étudiant accusé d’avoir porté le coup au doyen de la faculté des lettres. Pourquoi ne l’avoir pas retiré ? ». Jacques Izard lui réplique : « je suis responsable des biens de l’université. Je puis donc retirer les plaintes portées à la suite d’agissements commis à l’encontre de ces biens. Mais il ne semble pas possible de retirer une plainte pour un coup de pied que je n’ai pas reçu ». Le Président de l’université, après cette intervention, se retire. Les étudiants sont sceptiques par rapport à la demande d’Izard de reprise des cours dans le calme jusqu’à la fin de la semaine. Beaucoup d’étudiants considèrent cette requête comme un marchandage pour mettre fin au mouvement. De plus, il ne veut pas se prononcer sur la plainte du doyen Journaux6. Trois propositions sont alors soumises à l’AG : le maintien de la grève jusqu’à la réponse du procureur concernant les plaintes7, le maintien de la grève jusqu’au retrait des plaintes et l’arrêt total des poursuites, l’arrêt de la grève pour la reprendre sous d’autres formes (proposition de Cardi). La première proposition recueille 65 voix, la deuxième 26 et la troisième 278 alors qu’il y a beaucoup d’abstentions. Le mouvement est donc suspendu. Mais selon les étudiants, « il ne s’agit pas d’une capitulation mais d’un nouveau départ de la lutte sous d’autres formes contre le système de répression »8. Des comités d’action sont créés dans chaque UER pour la continuité du mouvement. L’intersyndicale décide à son tour de reprendre les cours dans les mêmes conditions que les étudiants. Une AG est prévue pour le vendredi 8, jour où Izard aura la réponse du procureur.

Entre temps, Jacques Izard accède à une demande de l’intersyndicale concernant la création d’une crèche au sein du campus. Il ne voulait pas pérenniser celle créée par les étudiants, mais en créer une de toute pièce. Le jeudi 7 janvier, une réunion rassemble l’ensemble des comités d’action, ils décident de définir le mouvement autour de deux thématiques : le rôle de l’université dans la société actuelle et les limites du mouvement étudiant. Le vendredi 8, Jacques Izard annonce dans l’après-midi qu’il retire sa plainte car il estime que « l’université a repris une vie normale »9.

Les étudiants règlent leurs comptes avec les professeurs

Malgré la suspension du mouvement, des étudiants veulent régler leur compte avec certains professeurs qui avaient pris position en faveur de l’intervention des forces de l’ordre au mois de décembre. C’est le cas notamment de Pierre Chaunu, professeur d’histoire moderne. Le lundi 11 janvier, des étudiants du comité d’action d’histoire pénètrent dans un de ses cours et lui demandent des comptes. Ce dernier refuse de répondre et quitte la salle. Il décide de continuer son cours dans une autre salle avec ses étudiants. Les membres du comité d’action refont interruption dans la salle puis mettent le feu au panneau de l’institut d’histoire moderne. En réaction, 12 professeurs d’histoire moderne suspendent leurs cours pendant 24 heures. Chaunu dépose une plainte auprès du Président de l’université et demande à ce qu’un étudiant soit présenté devant le conseil de discipline. Les étudiants reprochaient aussi à Chaunu son appartenance au CDR10. Après Chaunu, c’est au tour du cours du professeur Girault (enseignant en allemand) d’être perturbé par un comité d’action le mercredi 13 janvier au soir. Là aussi, les autres professeurs d’allemand décident de suspendre leurs cours jusqu’au lundi 18. A la fin du mois, c’est au tour d’André Journaux, celui par qui le mouvement avait commencé. Ses cours du lundi 25 et mardi 26 janvier sont perturbés par « le groupe habituel des agitateurs de l’université »11 selon le syndicat autonome de l’ex faculté des Lettres de Caen dont Journaux est membre. Le mardi 26, les étudiants du comité d’action de géographie mais aussi d’autres UER l’attendent dans la salle de cours. Il est accueilli par des insultes. Voyant qu’il ne pourra pas donner son cours normalement, il quitte la salle12. Suite à une AG des étudiants en géographie, les cours de Journaux sont désormais boycottés pour s’opposer « au maintien obstiné de la plainte exorbitante déposée » par l’intéressé. Cela n’empêche pas le syndicat autonome de dénoncer le fait que ses cours soient régulièrement perturbés…

D’autres incidents éclatent dans l’institut d’études germaniques. Le lundi 8 février à 14h, le cours du professeur Guinet, directeur de l’institut, est envahi par une trentaine de personnes qui veulent lui demander des comptes. Les étudiants du comité d’action diffusent un tract commentant une lettre envoyée par 50 professeurs dont Guinet au ministre de l’éducation nationale le 9 décembre dernier sur les incidents. Les commentaires du tract accompagnant la lettre ne plaisent pas à Guinet. Ce dernier se précipite sur un étudiant et lui assène plusieurs coups dont certains au visage (il a un léger hématome frontal et des ecchymoses au bras). Des étudiants l’insultent alors ; il se réfugie derrière son bureau et brandit son pupitre car un étudiant le menace. Les étudiants décident de ne pas aller plus loin et laissent Guinet sortir de la salle. Une majeure partie des enseignants d’allemand soutiennent leur directeur contre les étudiants, l’intersyndicale (SNESUP, SGEN, SNES-IPES, CPR), au contraire, soutient les étudiants. Cela donne une guerre de communiqués de presse entre le syndicat autonome et l’intersyndicale. Le 7 janvier 1972, le conseil de discipline de l’université donne un blâme à Guinet pour « acte de violence physique sur la personne d’un étudiant »13. L’ambiance au sein de l’université devient très lourde. Certains profs ne supportent plus les attaques dont ils sont l’objet. C’est notamment le cas d’Alexis Philonenko, un enseignant de philosophie.

Les luttes sur le terrain extra-universitaire

Parallèlement aux actions purement universitaires, les étudiants s’investissent dans des actions de soutien. Après le procès de Burgos, c’est au tour de l’affaire des exécutions au Cameroun ; un meeting de protestation a lieu le jeudi 21 janvier dans le grand amphi de Lettres à l’initiative du Secours Rouge, de la Ligue Communiste, du PSU, du comité Marxiste-Léniniste et de l’association des étudiants africains. Un appel du Secours Rouge pour soutenir la grève des prisonniers politiques en France (des lycéens, des étudiants, des ouvriers sont emprisonnés suite aux mouvements sociaux). L’appel est relayé sur l’université et beaucoup de professeurs14 et d’étudiants le signe.

Des groupes politiques très actifs sur la fac comme la Ligue Communiste continuent la lutte sous d’autres formes en organisant des meetings politiques. C’est le cas le 27 janvier avec un meeting ayant pour thème « où va le mouvement étudiant ?»15 mais aussi le mercredi 10 février avec un meeting « pour la victoire de la Révolution indochinoise » dans l’annexe de la fac de Droit. Cette dernière qui a été livrée fin janvier a vite été rebaptisée « annexe LC » à cause des graffitis qui la recouvre.

Les étudiants néo-maoistes sont très impliqués dans le Secours Rouge et popularisent la lutte de l’usine Ferodo de Condé-sur-Noireau. Une quête réalisée sur l’université rapporte 4 200 francs, elle est entièrement remise aux grévistes. Le 12 janvier, un meeting est organisé dans le grand amphi de lettres pour expliquer les raisons de la lutte. Le 21 janvier, des étudiants jouent un « théâtre-tract » à Condé-sur-Noireau16 devant les familles des grévistes.

Des grèves universitaires corporatives

Du 8 au 13 février 1971, les syndicats SGEN, CGT et FEN lancent une semaine d’action pour la défense de l’enseignement supérieur. Les revendications concernent le déroulement des carrières et l’insuffisance du nombre de postes. Le 10, la grève est bien suivie chez le personnel non enseignant : 60% de grévistes chez le personnel administratif, 40% chez le personnel technique, 35% chez le personnel de service selon le rectorat. Les enseignants du SNESUP, quand à eux, préfèrent faire une grève « active » en remplaçant les cours par des discussions avec leurs étudiants.

Un autre mouvement de grève démarre à l’IUT le 17 février, en retard par rapport au mouvement national qui a débuté la semaine précédente. Les revendications concernent la limitation de la prolifération des IUT, la suppression de l’examen terminal pour l’obtention du DUT, le maintien et l’aménagement du contrôle continu et une passerelle mieux structurée pour accéder aux autres études supérieures. La grève est votée par 65% des étudiants. Des professeurs d’IUT sont mandatés pour rencontrer le ministère à Paris avec les autres IUT. Malheureusement, ce mouvement ne dure pas longtemps et une AG, le vendredi 19 février, suspend le mouvement (à 91% des 239 votants) jusqu’à la reprise des cours le 1er mars, après les vacances de février.

1 Depuis le 1er janvier 1971, l’université de Caen est entrée, comme les autres universités françaises, dans une phase nouvelle selon les normes par la loi d’orientation de l’enseignement supérieur. Je crois qu’on peut affirmer, sans excès d’optimisme, que les structures plus démocratiques de la « nouvelle université », sa plus grande autonomie et la participation de tous dans sa gestion permettront d’aborder, avec de meilleurs chances de succès, de graves problèmes comme ceux qui ont troublé les derniers mois de l’année 1970. Je pense notamment à l’ancienne faculté des lettres, où les difficultés sont les plus visibles et où depuis la récente période de grève et d’agitation nous ne devons pas, dans le souci immédiat de rétablir l’ordre, oublier les problèmes de fond qui se posent et qu’il nous faudra régler à l’avenir.
Ce sera la nouvelle université, majeure et maitresse de son destin, de résoudre elle-même ses difficultés en toute indépendance et de faire respecter, avec sa propre juridiction disciplinaire, l’ordre dans les locaux et la liberté d’enseignement. Je crois profondément que pour marquer l’entrée dans ces structures et leur donner le maximum de chances d’être efficaces, tous les membres de l’université doivent, dans un effort commun, essayer de faire « table rase du passé ». Il faut que les différentes tendances qui se sont heurtées jusqu’ici s’accordent mutuellement des mesures d’apaisement et écartent toute idée de revanche ou de victoire totale des unes sur les autres. Il est indispensable que l’enseignement soit repris, que les locaux soient rendus à leur utilisation normale, que la liberté d’expression soit respectée, que les provocations de toutes sortes cessent et que le alme règne, sinon dans les cœurs, du moins dans l’activité de chacun.
En ce qui concerne, après mûre réflexion et en toute indépendance d’esprit, je prends dès maintenant les dispositions suivantes :
– je demande au Conseil de discipline universitaire, convoqué le 21.12.1970, de suspendre l’instruction des plaintes qui ont été déposées devant lui.
– J’écris à M. le Procureur de la République pour le prier avec insistance d’user de son pouvoir propre « pour ne pas donner de suites officielles aux dossiers qui ont été ouverts à la suite des agissements délictueux commis à l’encontre des biens dans l’enceinte de l’université avant le 31 décembre 1970.
Si je constate par moi-même que ces mesures d’apaisement rendent à notre université une vie normale, je suis prêt à retirer la plainte déposée le 3 décembre pour l’effraction de la salle 111.
Je suis persuadé qu’à ce moment-là, dans les conditions ainsi définies, mes collègues de la faculté des lettres, gênés depuis plusieurs mois dans leur enseignement et souvent blessés dans leur dignité comprendront la signification libérale de cette disposition et l’approuveront.
Mais ce serait une grave erreur de jugement de la part de ceux qui voudraient perturber encore la vie de l’université, dont j’ai maintenant la responsabilité, de ne voir dans mon attitude qu’un signe de faiblesse les encourageant à « continuer le combat » selon les procédés non démocratiques. Mon but est de rompre, avant qu’il ne soit trop tard, le cercle d’incompréhension et de violence que j’ai vu se former depuis plusieurs mois. J’agirai dans un double souci d’objectivité et de fermeté dont je pense avoir déjà fait preuve lors des travaux de l’assemblée constitutive ».
2 Il présidait déjà l’assemblée générale du 17 mai 1968 qui avait proclamé l’université de Caen autonome
3 Usine en grève du 18 au 28 décembre 1970 suite au licenciement d’un ouvrier après une altercation avec son chef d’équipe. Ce dernier est séquestré pendant une journée. 9 ouvriers sont menacés de licenciement suite à la séquestration.
4 Ouest France daté du 5 janvier 1971
5 Professeur de sociologie
6 André Journaux est alors au Togo
7 Proposée par le professeur Mabboux-Stromberg
8 Ouest France daté du 5 janvier 1971
9 Déclaration aux médias, Ouest France daté du 9 et 10 janvier 1971
10 Comité de Défense de la République, mouvement d’inspiration gaulliste créé en mai 1968 pour soutenir le général de Gaulle
11 Ouest France daté du jeudi 28 janvier 1971
12 Ouest France daté du mercredi 27 janvier 1971
13 Paris Normandie daté du 15 février 1972
14 Payen et Frereux en lettres, Mabboux-Stromberg en sciences
15 Avec la présence d’Henri Weber, un des responsables de la Ligue Communiste
16 Ouest France daté du 22 janvier 1971
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