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L’intervention de l’extrême-droite

L’apparition du D.R.U.

Au retour des vacances, l’agitation se situe plutôt dans les lycées avec l’apparition d’un groupe qui se fait appeler « D.R.U. », Défense des valeurs et Renouveau de l’Université. Un commando s’attaque une première fois à des lycéens qui font une distribution de tracts devant le lycée d’Ifs (actuel lycée Fresnel). Le D.R.U. se définit ainsi : « des citoyens et des parents d’élèves qui n’acceptent pas qu’on distribue sur la voie publique des documents dont la diffusion à l’intérieur des établissements scolaires est interdite »1. Une autre opération du même genre a lieu au lycée Malherbe quelques jours après. Ce groupe fera reparler de lui sur l’université plus tard. Un comité antifasciste est immédiatement mis en place dans les lycées en liaison avec les étudiants. Selon le dossier de l’APL Caen consacré au D.R.U.2, ce mouvement est composé de militants de droite et d’extrême-droite autour d’un entrepreneur en bâtiment Pierre Poilblan3. Il était composé essentiellement d’adultes mais il était en liaison avec les étudiants du M.L.E4. Parmi ses soutiens, il pouvait compter sur le préfet Gaston Pontal que Pierre Poilblan avait connu en Algérie au milieu des années 505 et du patronat local notamment Paul Spriet, le président de la fédération des groupements patronaux. Les autres mouvements d’extrême droite comme Ordre Nouveau se sentent obligé de réagir par voie de presse : « Le mouvement Ordre Nouveau (Basse Normandie), informé par la presse des incidents qui se sont produits entre militants gauchistes et du DRU, tient à préciser qu’il n’a pas participé, ni de près, ni de loin, à ces actions, que pour sa part il réprouve.»6 . Cela n’empêche pas que « Poilblan avait été vu sortant de la faculté de droit après une réunion d’Ordre Nouveau »7.

Le meeting d’Ordre Nouveau

Le 9 mars 1971, Ordre Nouveau tient un meeting à Paris à la porte de Versailles pour « la liberté d’expression » et « faire  front face au terrorisme rouge ». Le service d’ordre de la Ligue Communiste attaque le meeting, les affrontements sont d’une rare violence avec la police qui compte près de 73 blessés dans son camp. Des Caennais étaient présents du côté du service d’ordre musclé d’Ordre Nouveau. En revenant sur Caen, certains n’hésitent pas à s’en vanter ouvertement. Du coup, les militants d’extrême gauche veulent les corriger. Le jeudi 11 mars, en début d’après-midi, un petit groupe d’une dizaine de militants fait irruption dans un cours de géographie ; ils veulent s’en prendre à deux étudiants qui se vantaient d’être membre du service d’ordre d’Ordre Nouveau8. Le professeur s’interpose pour éviter que les deux étudiants se fassent lyncher puis arrive à convaincre le groupe d’étudiants de sortir. Ces derniers sortent mais en profitent pour disposer des tables et chaises à la sortie afin de fabriquer une chicane, imposant ainsi aux étudiants du cours à passer un par un devant eux. Une fois le cours fini, les étudiants de géographie sortent, les deux étudiants incriminés reçoivent des œufs puis des coups. Ils essayent de s’enfuir, un seul réussi9. L’autre parvient à se réfugier dans la bibliothèque d’histoire moderne où il est rattrapé par ses opposants. Ces derniers l’emmènent de force vers le foyer des étudiants pour « l’interroger ». Il subit un interrogatoire de plusieurs heures. Le Président de l’université Izard est prévenu de l’affaire et vient devant la salle du foyer. Il commence à négocier la libération de l’étudiant en géographie. Finalement, vers 19h, l’étudiant, Yves Duprès10, est libéré. Il décide de porter plainte. La séquestration est revendiquée par le comité antifasciste.

L’agression du professeur Mabboux

Le D.R.U. agit autour des lycées mais il estime que les lycéens sont notamment influencés par un professeur de physique nucléaire de 50 ans, Claude Mabboux Stromberg, membre du SNESUP et du Secours Rouge. Le lundi 15 mars, vers 15h45, deux groupes du D.R.U. d’une vingtaine de personnes pénètrent dans le bâtiment Sciences11. Un groupe se tient dans le couloir pendant que le second entre dans la salle de cours où Mabboux Stromberg officie. Il le dévêtisse puis l’allonge sur une table et le peigne en rouge sous les yeux médusés de ses étudiants. Les deux groupes se retirent ensuite du bâtiment en lançant des tracts qui expliquent l’action. Selon le D.R.U., « il est inadmissible que des individus de cette sorte puissent continuer aux frais des contribuables à participer à la destruction des valeurs occidentales par la manipulation idéologique de ce qu’une société a de plus sacré : la jeunesse. Le DRU par son intervention dans l’université et en ridiculisant Mabboux Stromberg […] a voulu démontrer que des groupes de personnes décidées peuvent entreprendre l’œuvre de nettoyage de l’Education Nationale. »12. Des étudiants des comités d’action étaient en réunion au même moment. On les prévient que Mabboux venait de se faire agresser. Ils se précipitent vers le bâtiment des Sciences mais le D.R.U. avait déjà filé. Heureusement pour eux d’ailleurs, car « si on en avait chopé un, il aurait passé un mauvais quart d’heure »13. Le comité antifasciste réagit immédiatement en convoquant pour le lendemain une AG à 14h dans le grand amphi de Lettres. La réaction des autres professeurs est presque unanime, l’intersyndicale condamne fermement l’acte et appel à la grève pour deux jours à partir du 16 mars. Le syndicat autonome condamne, quant à lui, timidement l’agression.

Le lendemain de l’agression, l’amphi est plein. Après avoir discuté de l’affaire, les étudiants décident de défiler en ville. A 17h30, 700 à 800 étudiants descendent du Gaillon. Ils passent par la place Saint-Pierre, puis la place de la République où ils distribuent des tracts expliquant aux passants leur démarche. Face à eux, des gendarmes mobiles sont stationnés dans leurs cars afin de protéger la préfecture. Ils sortent de leurs véhicules, les premières pierres volent en leur direction. Ils répondent par des grenades lacrymogènes. Les étudiants se regroupent et décident de remonter vers le campus car le but premier était de défiler en ville. Au passage, ils lancent des pierres sur les gendarmes stationnés place Saint-Pierre. Le cortège passe par la rue de Geôle et la place de la Mare dans le calme. La queue de cortège voit des policiers remonter la rue de Geôle. Immédiatement, les incidents reprennent, une barricade est érigée en bas du Gaillon sur toute la longueur de la chaussée, juste devant le bar des Facultés avec « des pavés, des casiers de bouteilles et des bornes de signalisation 14». La voiture du commissaire central est atteinte par une pierre, son conducteur est sérieusement blessé15. Vers 18h45, les CRS lancent une première charge qui a raison de la barricade, les étudiants se réfugient en haut du Gaillon où les échanges pierres contre grenades lacrymogènes continuent. A 19h, les CRS ont réussi à parvenir sur l’esplanade de la paix ; les étudiants se situant sur la pelouse centrale derrière le phénix. Les échanges de projectiles continuent mais les étudiants ont l’avantage de mieux connaître les lieux. Des extincteurs et des lances à incendie sont sortis pour annihiler les effets des lacrymos. Des cocktails molotov stockés dans le sous-sol du bâtiment Lettres sont utilisés contre les CRS16. Le Président de l’université tente de jouer le médiateur entre les étudiants et les forces de l’ordre. Il va de part en part de la rue devant le campus pour parlementer entre les deux camps. A 20h, son action porte ses fruits, les CRS acceptent de reculer de 5 mètres mais les jets reprennent des deux côtés. Un tir tendu de grenade lacrymogène blesse sérieusement deux étudiants17. Les incidents se terminent vers 22h30 car le Président Izard a réussi à faire partir les CRS et les gendarmes mobiles qui déplorent 20 blessés dans leurs rangs dont 3 graves. Le lendemain, une nouvelle AG se tient en amphi Daure, qui est comble, pour parler des événements de la semaine. Une longue discussion est entamée sur l’activité du service d’ordre devant la préfecture. Selon des étudiants, celui-ci n’a pas jouer son rôle de modérateur lorsque les incidents ont commencé avec les gendarmes mobiles, il aurait dû éviter la panique parmi les manifestants. Le principe d’une nouvelle manif pour le jeudi 18 est votée ainsi que d’une AG qui la précédera. Des tracts sont édités pour expliquer la raison de la manifestation, ils sont distribués aux portes des usines.

Le syndicat autonome de l’ex-faculté des lettres avait timidement condamné l’agression de Mabboux Stromberg, des étudiants décident de demander des comptes à son représentant, Lucien Musset, directeur de l’UER d’histoire. Le 17 mars au matin, un groupe du comité d’action d’histoire fait irruption dans un de ses cours. Un étudiant sort des grenades lacrymogènes et les pose sur le bureau de Musset pendant qu’un autre étudiant prend des photos. Des œufs sont aussi lancés dont un qui atteint Musset. Le groupe tente d’établir un dialogue avec Musset et ses 9 étudiants mais ces derniers refusent. Du coup, le groupe sort de la salle de cours. Lucien Musset demandera plus tard à deux étudiantes venues le voir pour leur mémoire dans son bureau de vérifier si il ne restait pas des morceaux d’œuf sur son cuir chevelu.

Un campus sous tension

Après les incidents du mardi 16, la préfecture a pris les devants pour éviter tous nouveaux débordements dans le centre ville : la manifestation prévue le jeudi soir par les étudiants est interdite. Une voiture de police circule dès le début de l’après midi en diffusant un message par haut parleur : « attention, attention, aujourd’hui, certaines organisations appellent à une manifestation en ville dans la soirée. Il est rappelé que cette manifestation est interdite. La population est instamment priée de demeurer éloignée afin de ne pas s’exposer aux risques de poursuites judiciaires éventuelles »18. A 15h, des gendarmes mobiles et CRS19 prennent position place de la Mare et au carrefour de la Pigacière. L’ambiance est déjà tendue sur le campus car depuis le matin, des cours sont interrompus par les comités d’action afin d’informer les étudiants. Le drapeau rouge flotte sur le bâtiment Lettres et le phénix. Des étudiants commémorent le centenaire de la Commune de Paris en inscrivant des slogans sur les murs du bâtiment Lettres. A 16h, l’AG se tient en amphi Daure, 1 200 à 1 500 personnes y participent. Vu l’ambiance qui règne en ville, les débats tournent vite autour du maintien ou non de la manifestation prévue. A une majorité, la manifestation est remplacée par un sit-in devant la fac. Il est ensuite question de savoir l’attitude à avoir en cas d’intervention de la police : retrait pacifique ou « attitude d’auto-défense ». La deuxième proposition est adoptée mais avec une large abstention. A 17h15, les premiers étudiants s’assoient devant l’université, la circulation est coupée peu à peu. Près de 400 étudiants participent à l’action, le même nombre reste sur les pelouses et observent. Au bout d’une heure, des maos proposent soit de construire une barricade, soit de descendre en ville. Une discussion est entamée sur le sujet, les membres de la Ligue Communiste s’opposant à la construction de la barricade, la considérant comme « une farce de petite bourgeoisie relevant du folklore estudiantin »20. Malgré les discussions, aucune décision n’est prise. Vers 19h30, des maos prennent seuls l’initiative de construire deux barricades de chaque côté de l’esplanade (« les jeunes travailleurs ont commencé à dépaver, nous ne pouvions pas « châtrer » ces éléments combatifs »21). Le service d’ordre propose alors à ceux qui ne sont pas en accord avec la construction de partir ; il y a alors plus de monde sur les pelouses que dans la rue. Vers 20h, ceux qui refusent les barricades rentrent dans le bâtiment Lettres pour y tenir un meeting. Il est alors question des erreurs des jours passés et de la nécessité d’une jonction avec la classe ouvrière22. Tout cela se termine vers 3h du matin. Les derniers résistants des barricades sont partis vers minuit malgré un incident : vers 23h30, une voiture arrive de la Pigacière et s’arrête près de la barricade, le passager descend et asperge le haut de la barricade d’un liquide puis y met le feu. Les étudiants qui tiennent la barricade arrivent à éteindre l’incendie avec du sable. A 4h du matin, une voiture (la même ?) passe devant le bâtiment Lettres et un passager lance un cocktail molotov dans la salle 110, réservé aux organisations syndicales. Le gardien arrive à maîtriser le début d’incendie. Néanmoins, le calme est revenu sur le campus et vers 4h15, les forces de l’ordre remontent devant la fac pour permettre aux agents de la ville de nettoyer les barricades.

En début d’après-midi, une nouvelle AG décide de créer des comités de lutte antifasciste dans chaque institut et d’un SO « qui s’opposera à toute nouvelle intervention extérieure du DRU notamment »23 en réaction aux événements du petit matin.

Finalement, les policiers ont arrêté des agresseurs de Mabboux Stromberg dont Pierre Poilblan. Il y a eu confrontation, il les a reconnu mais, de part ses origines juives, il a refusé de les dénoncer24. Pilblan est inculpé en juin 1971 par un juge d’instruction pour « violences à un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions ». Il est muté à Toulouse en juillet 197125.

1 Ouest France daté du mardi 2 mars 1971
2 Agence Presse Libération Caen, dossier n°6, mercredi 12 avril 1971
3 Né le 27 juin 1928 à Landau, décédé le 22 février 2008 à Laval
4 Mouvement pour la Liberté des Etudiants
5 APL Caen, dossier n°6, page 2
6 Paris Normandie daté du samedi 6/7 mars 1971
7 APL Caen, dossier n°6, page 5
8 Ils sont par ailleurs membre de l’UEF, l’Union des Etudiants de France, un « syndicat » créé de toute pièce pour contrer l’influence de l’UNEF. Ce syndicat compte environ 70 membres sur l’université dont beaucoup d’Ordre Nouveau.
9 Dominique Vinot, connu comme étant l’homme de main d’Yves Duprès, APL Caen, dossier n°48, mercredi 4 juillet 1973
10 Ensuite responsable au Front National et au MNR
11 La plupart ne sont pas des étudiants, ils sont âgés de 30 à 40 ans, Paris Normandie daté du mercredi 17 mars 1971
12 Ouest France daté du mardi 16 mars 1971
13 Entretien avec l’auteur
14 Ouest France daté du mercredi 17 mars 1971
15 Il est sérieusement passé à tabac par plusieurs manifestants
16 Selon un militant de l’époque
17 Dont une étudiante qui reçoit une grenade en plein visage
18 Ouest France daté du vendredi 19 mars 1971
19 Au nombre de 800 selon Paris Normandie daté du vendredi 19 mars 1971
20 Ouest France daté du mardi 23 mars 1971
21 Paris Normandie daté du samedi 20 mars 1971
22 Meeting animé essentiellement par des militants de la LC
23 Ouest France daté du samedi 20 mars 1971
24 « les miens ont été raflés sur dénonciation, je ne peux pas dénoncer quelqu’un », propos rapportés par Jean-Louis Cardi
25 APL Caen, dossier n°6, page 4