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La fermeté du préfet et l’affaire des interpellés du 31 mars

La manifestation contre le chômage du 31 mars

Parallèlement aux actions purement estudiantines, les étudiants participent aux mouvements sociaux qui se développent dans l’agglo (notamment Moulinex à Cormelles-le-Royal, mais aussi la SAVIEM1 à Blainville-sur-Orne). Les organisations CGT, FEN, CFDT et UNEF ont prévu une manifestation le mercredi 31 mars pour l’emploi et contre le chômage. Mais étant donné les incidents qui émaillent les manifestations où sont présents les étudiants, le préfet du Calvados décide, le lundi 29 mars, d’interdire la manifestation. Cela entraîne de nombreuses protestations des organisations syndicales et politiques et les organisateurs décident de passer outre la décision du préfet et de maintenir l’appel à manifester. Ce mercredi 31, près de 1 500 personnes répondent à l’appel des organisateurs place Saint-Pierre, ceci malgré un très fort dispositif policier : des CRS sont présents boulevard Leclerc, rue Saint-Pierre, place de la Mare, place des Quatrans ; les gendarmes mobiles sont présents place de la République, place du théâtre et carrefour de la Pigacière. De fait, la manifestation est tolérée par les autorités préfectorales. La forte présence policière est notamment dénoncée par le responsable de la CFDT qui déclare devant la foule : «la preuve est faite que la provocation est organisée dans notre région par le préfet Pontal. Il n ‘y a qu’à voir les bonnes mères de familles2 qui semblent être ici pour nous protéger. Comme le préfet ne peut brandir l’épouvantail étudiant, il procède autrement en disant que la présence à Caen d’un groupe d’extrême droite risque d’amener des troubles. Or, ce groupe ne fait jamais l’objet d’aucune poursuite »3. Autour de la place Saint-Pierre, un service d’ordre des organisateurs empêchent tout contact avec les forces de l’ordre. Après les prises de parole, les manifestants défilent rue Saint-Jean, rue du Havre, avenue du 6 juin puis reviennent place Saint-Pierre. La dislocation de la manifestation est prononcée à 19h15 par les organisateurs. Il reste alors que 150 à 200 personnes qui font face aux forces de l’ordre. Quelques insultes sont lancées à leur encontre, puis des œufs. Ce petit manège dure plusieurs minutes. A 19h35, les CRS répondent en lançant une première fusée fumigène qui atterrit dans une gouttière, déclenchant l’hilarité des manifestants. Puis les CRS envoient des grenades lacrymogènes et chargent le dernier carré de manifestants. Les étudiants se regroupent et remontent vers le campus. Les CRS les poursuivent jusqu’au niveau de la place de la Mare. Durant la charge, les policiers ont procédé à l’arrestation de trois personnes dont le professeur Mabboux Stromberg.

es trois interpellés4 sont présentés devant un juge au tribunal de grande instance dès le lendemain en vertu de la loi anti-casseur5. Le président du tribunal décide de les placer sous mandat de dépôt et de les écrouer à la prison de Caen. Les étudiants prévenus du sort des interpellés organisent une AG en fin d’après-midi qui rassemble 300 à 400 personnes. La situation des trois personnes est évoquée. Un événement fortuit va animer cette AG : un ancien étudiant, Gérard Oheix6, leader notoire d’extrême droite7 vient inscrire sa femme à un examen. Alors qu’il pénètre dans le bâtiment Lettres vers 15h30, il est reconnu par des militants d’extrême gauche qui l’encerclent. Il reçoit des coups mais réussit provisoirement à leur échapper. Ils commencent à le courser sur le campus puis dans le Gaillon. Il tente de rentrer dans un bus mais il est rattrapé au dernier moment. Les militants le remontent de force sur le campus et l’emmènent dans l’amphi où se tient l’AG. Une parodie de procès a alors lieu dans une ambiance très hostile. Les plus enragés crient « pendez-le ! ». La mise en scène est très théâtrale, il est installé sur la paillasse et on demande à l’assistance de choisir les rôles à tenir. Quand on demande un avocat, les étudiants répondent « pas d’avocat  !». Certains proposent de l’échanger contre Mabboux Stromberg8. Des membres de l’administration, ayant eu vent de l’incident, viennent dans l’amphi et négocient sa « libération ». Ils l’obtiennent après de longues discussions mais aussi la modération des militantes qui ont demandées aux « hommes d’arrêter leur cinéma »9. Le militant d’extrême-droite sort de l’amphi avec quelques gifles et des crachats. Certains le pourchassent sur le campus et il reçoit une pierre sur la nuque. Le prolétariat se serait vengé selon les termes d’un militant d’extrême gauche10. Il est soigné par des CRS qui étaient stationnés place de la Mare mais il refuse de porter plainte. Pourtant, des militants sont inculpés11. Mais, en passant devant le juge d’instruction, ils arrivent à s’en sortir car Gérard Oheix avait dénoncé un pompiste qui ressemblait à deux gouttes d’eau à un militant maoïste. Or, il était au travail au moment des faits ; l’avocat des militants a donc utilisé le fait que Gérard Oheix avait dénoncé les mauvaises personnes pour faire innocenter ses clients12.

Le procès

Le procès des trois manifestants du 31 mars se tient le lundi 5 avril, un important dispositif policier est mis en place aux abords du tribunal. Des étudiants peuvent quand même assister à l’audience : la salle est pleine. Le procureur de la République requiert 3 mois de prison ferme, la sanction minimum, contre Mabboux Stromberg, 2 mois contre le chauffagiste (on a retrouvé une fronde sur lui) et la relaxe pour le plus jeune, le fraiseur de 18 ans. Peu après 20h, le jugement est prononcé : Mabboux Stromberg et le fraiseur sont relaxés. Quand au chauffagiste, il écope d’un mois avec sursis car des doutes subsistent sur l’utilisation de sa fronde. Dès la sentence connue, le garde des sceaux fait appel de la décisions pour obtenir des condamnations au lieu de la relaxe et une peine plus lourde pour le chauffagiste. L’appel est prévu après les vacances de Pâques.

Le « coup » du command-car de CRS

Le premier jour de la rentrée de Pâques, le lundi 26 avril, une grève est appelée contre la modification de la loi Debré qui donnerait plus de moyens à l’enseignement privé, la grève n’est pas très suivie à l’université.

L’appel du jugement des manifestants du 31 mars est prévu le mardi 4 mai à 14h devant la cour d’appel de Caen. Un dispositif policier est encore plus conséquent aux abords du tribunal. Vers 15h30, un premier groupe d’étudiants tente de descendre le Gaillon pour rejoindre le palais de justice. Il fait face aux forces de l’ordre en bas du Gaillon qui le repoussent à coup de grenades lacrymogènes ; les affrontements sont d’une rare violence. Les étudiants décident alors de faire un détour et de contourner le château. Rue du Vaugueux, ils tombent nez à nez avec une voiture radio banalisée de la police. Une quinzaine de manifestants s’en prennent à la voiture, bloquée à un feu rouge. Les vitres sont cassées, la carrosserie défoncée, les deux flics à l’intérieur reçoivent de nombreux coups mais parviennent à se dégager avec leur voiture. Peu avant 16h, un motard est touché par un pavé. 30 minutes plus tard, un convoi de CRS passe au ralenti devant l’université. Les étudiants prennent cela pour une provocation et certains vont se fournir en cocktail Molotov dans le bâtiment Lettres. Un command-car13 qui trainait est atteint d’un cocktail molotov qui traverse une vitre et blesse son conducteur au visage. Ce dernier quitte son véhicule ainsi que son collègue, le laissant ainsi aux étudiants ! Un étudiant en médecine se précipite vers le véhicule et monte à l’intérieur pour le ramener sur le campus. Les étudiants pensaient alors que les CRS seraient obligés d’attaquer le campus pour récupérer leur véhicule. Les étudiants en profitent pour piquer la radio qui s’y trouver. Cela leur permet d’être au courant des mouvements des policiers autour du campus. Malheureusement, la radio est cassée à coup de barre de fer par un étudiant au cri de « salopard de flics »14. Le véhicule est littéralement exhibé sur le campus, les étudiants arrivent même à le conduire sous l’aquarium ! Les étudiants le ramènent ensuite devant le phénix où ils le couchent sur le côté. Le réservoir est ouvert et l’essence commence à se répandre sur la chaussée. Une simple allumette permet l’embrasement du véhicule. Les pompiers interviennent. Ce qui reste de la carcasse est remis sur ses roues. Les étudiants positionnent le command-car en haut du Gaillon. Ils le poussent afin qu’il aille s’écraser sur les forces de l’ordre situées en contre bas. Malheureusement, les roues étant trop endommagées, la « course » se termine dans le milieu du Gaillon, les CRS s’écartant pour laisser passer l’épave.

C’en est de trop pour la préfecture, les CRS présents place de la Mare font route vers la rue du magasin à poudre. Les étudiants leur lancent des pierres, ils répondent par des grenades lacrymogènes et offensives dont certaines explosent une dizaine de vitre du bâtiment Lettres ; il y a même des débuts d’incendie dans certaines salles. 5 manifestants sont interpellés, 4 sont blessés. Pendant ce temps là, à la cour d’appel, le procureur de la République requiert 3 mois ferme contre Mabboux, 2 mois dont un avec sursis pour le chauffagiste et 1 mois avec sursis pour le fraiseur.

Le lendemain de ces incidents, une AG est convoquée à 15h en amphi Daure, l’amphi est plein à craquer. L’essentiel des discussions tournent autour des réquisitions du procureur mais aussi des incidents de la semaine. Pour les plus militants, l’ambiance est plutôt à la fête avec le coup fait à la police. Un tract est sorti avec ce titre évocateur : « les CRS : des tigres de papier»15. Une grève de 2 jours est votée jusqu’à la connaissance du verdict.

1 Ancêtre de Renault Véhicules Industriels devenu Renault Trucks
2 Allusion aux forces de l’ordre
3 Paris Normandie daté du jeudi 1er avril 1971
4 Le professeur Mabboux-Stromberg et deux ouvriers : un fraiseur et un ouvrier de chaufferie
5 Reproduite ci dessous
6 Candidat du Front National à la mairie de Saint Raphael dans le Var en 2008
7 Il a dirigé le mouvement « Occident » à Caen puis a été membre d’Ordre Nouveau
8 Paris Normandie daté du samedi 3 avril 1971
9 Entretien avec l’auteur
10 Paris Normandie daté du samedi 3 avril 1971
11 Notamment Jean-Louis Cardi et une militante du PSU qu’il avait précédemment agressé en lui cassant une dent
12 Anecdote rapportée par Jean-Louis Cardi, entretien avec l’auteur
13 Véhicule de commandement qui ressemble à une jeep de l’armée
14 Le pseudo étudiant était en fait un policier infiltré
15 En référence à la citation de Mao sur l’impérialisme américain : « Il est très puissant en apparence mais n’a rien de redoutable en réalité, c’est un tigre en papier. »
Loi anticasseur

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