Mots-clefs

, , , , , , ,

Une ville en état de siège, la fin du mouvement

Un campus en état de siège

A la veille du rendu du verdict, le procureur de la République annonce par voie de presse que trois informations judiciaires ont été lancées suite aux incidents : une pour participation à un rassemblement violent (loi anti-casseur), une pour violence sur agent et une pour destruction par le feu d’un car de CRS. La pression est sur les étudiants. De plus, le préfet interdit toute manifestation sur la voie publique pour le vendredi 7 mai.

Le vendredi au matin, 700 à 800 étudiants se réunissent dans le grand amphi de Lettres dès 10h. Juste avant que l’AG débute, des grenades à blanc explosent derrière la tribune, des étudiants s’y précipitent et aperçoivent deux personnes s’enfuir1. Selon les étudiants, cela porte la signature du D.R.U. car depuis la veille, un tract anonyme circule en ville et sur le campus : « cela fait 3 ans que de jeunes bourgeois entretenus gaspillent l’argent des citoyens. Ils saccagent, pillent, brûlent ce qui appartient aux contribuables. Ils se permettent de brutaliser des étudiants qui ne veulent que travailler. Ils ont leurs ordres, leurs tribunaux, leurs blessés et… bientôt… leurs morts… Demain, les propriétaires de l’Université iront remettre de l’ordre »2. Mabboux Stromberg, qui participe à l’AG fait part de menaces de mort qu’il a reçues au téléphone. Les discussions tournent surtout autour de l’attitude à avoir en cas de confirmation des peines : manifestation spontanée ou manifestation de plus grande ampleur la semaine d’après. Les avis divergent , les maos et les trotskystes s’affrontent verbalement sur ce point ; ces derniers s’opposant à la manif en ville. Au moment du vote, c’est la première proposition qui est adoptée mais la moitié de l’amphi s’abstient. Il faut dire que l’ambiance dans Caen est très tendue. Dès le début de l’après-midi, un hélicoptère de la gendarmerie survole la ville. Le campus est ceinturé de forces de l’ordre : il est impossible d’en sortir ou d’y entrer sans avoir à se soumettre à un contrôle d’identité. Ce bouclage a été décidé par la préfecture suite à des informations selon lesquelles les gauchistes se préparaient à une répétition générale3. Plusieurs voitures sont fouillées et les policiers y trouvent des « billes d’aciers, des boulons, des frondes, gourdins et barres de fer »4. Des étudiants de la « la « base rouge » de Nanterre » sont aussi signalés5.

La cour d’appel rend son arrêt à 14h : les peines requises par le procureur sont confirmées. La cour motive sa décision par le fait que Mabboux-Stromberg  « a admis avoir participé à la manifestation du début à la fin et d’une façon personnelle. Il avait le verbe haut, le langage vert…Il est exclu que le professeur Mabboux-Stromberg ait eu le rôle modérateur que lui aurait permis d’exercer son autorité morale… Il ne l’allègue d’ailleurs pas et admet qu’il considérait avoir en face de lui les « pantins » du service d’ordre… En se maintenant obstinément au sein ou en tête des personnes groupées après le début des violences, par les contacts pris et même par sa seule présence, il renforçait la cohésion des manifestants qui se maintenaient sur la voie publique et favorisait l’action violente menée par certains contre le service d’ordre »6. La cour a admis que doute subsistait pour le fraiseur mais que pour le chauffagiste, il avait été vu en train de lancer des pierres avec sa fronde bien qu’il ne participait pas activement à la manifestation.

Les étudiants qui s’étaient de nouveau réuni en AG apprennent la décision quelques minutes après. Ils décident d’aller en avertir les autres étudiants en Sciences et Droit. Puis ils se regroupent sur la pelouse centrale pour un sit-in. Ils forment la phrase « CRS : SS » afin que l’hélicoptère puisse le voir. Une 3ème AG a lieu à 16h30 en amphi Daure où il est décidé d’une « grève active » (intervention dans les cours) jusqu’à jeudi, jour d’une grande manifestation contre la répression.

La dernière ag du mouvement

Tout au long de la semaine précédent la grande manifestation, de nombreuses AG informent les étudiants, une commission répression est mise en place afin de constituer des dossiers sur les dernières interpellations. Un comité de lutte est aussi créé le mardi 11 mai afin de coordonner les différentes commissions qui font vivre le mouvement (débat-projection, occupation, etc…). A l’opposé, c’est la date de création officielle d’une section de l’UNI7 pour que « notre université ne reste pas sous le contrôle de quelques étudiants et professeurs gauchistes qui, grâce à des ressources financières particulières, peuvent se permettre d’envisager l’avenir sans le besoin de travailler »8. Un des responsables de l’UNI est Roger Apery9, professeur de mathématiques. Les premières réunions ont lieu dans l’arrière-salle d’un bar du Gaillon.

Lors de l’AG du jeudi 13 mai, l’opportunité de la manif est âprement discutée. Un des étudiants qui avait participé à l’agression des policiers en civil a été arrêté la veille10, beaucoup d’étudiants veulent donc «  arrêter les frais ». Les violences liées aux manifestations étudiantes ont de plus en plus de mal à passer auprès de la population (et le déploiement policier qui va avec) et beaucoup d’étudiants le ressentent. Les leaders arrivent, par une pirouette, à repousser « la grande manif » : elle n’aura pas lieu tant que « le sens de la lutte ne sera pas mieux expliqué à la masse ouvrière »11. En compensation, les étudiants appellent à participer à la manifestation des métallos de la S.M.N. qui est prévue le soir. Un tract est rédigé à la hâte pour expliquer la nécessaire union entre étudiants et ouvriers. La plupart des tracts distribués par les étudiants lors de la manif sont jetés par terre…

La fin de l’année arrive, les examens terminaux de lettres sont prévus à partir du 24 mai. A partir de la mi-mai, plus aucun incident n’est à déplorer sur le campus. Le Président de l’université en profite pour saisir le conseil de discipline, début juin, sur 3 affaires : Guinet (le 8 février), Ordre Nouveau (le 11 mars) et Ohex (le 1er avril).

Le dernier soubresaut de l’année concerne un personnel contractuel de la faculté de Sciences. Son contrat ne doit pas être renouvelé. Le Secours Rouge et le comité d’action de sciences le soutiennent. Le 14 juin, le contractuel et 4 étudiants entament une grève de la faim dans l’ex-salle des professeurs de lettres. Le 22 juin, deux étudiants sont obligés d’arrêter leur grève pour des raisons de santé. Finalement, le contractuel est réintégré en tant que programmeur en physique et la grève de la faim se termine le 25 juin.

1 Ouest France daté du samedi 8 mai 1971
2 Ouest France daté du samedi 8 mai 1971
3 Paris Normandie daté du samedi 8 mai 1971
4 Paris Normandie daté du samedi 8 mai 1971
5 Paris Normandie daté du samedi 8 mai 1971
6 Arrêt de la cour d’appel de Caen 7 mai 1971
7 Union Nationale Inter-universitaire, organisation universitaire anti-marxiste créée en novembre 1968
8 Ouest France daté du mercredi 12 mai 1971
9 Il fût un des rares professeurs à soutenir Pierre Vidal-Naquet dans son combat contre la torture en Algérie mais il fût aussi à la tête du groupe dit des 34 qui s’était opposé au fonctionnement de l’assemblée de la faculté des sciences de Caen en mai 68
10 Il est condamné à deux mois de prison ferme
11 Ouest France daté du vendredi 14 mai 1971
Publicités