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Épilogue

Les procès

Le procès de l’effraction de la salle des professeurs

Le 2 juillet, les inculpés du 3 décembre passent en procès au tribunal de grande d’instance de Caen. Seuls Yves Sarciat, Jean-Louis Cardi et Marcel Jaeger sont présents, le quatrième prévenu, Ahmed Rezkallah est absent. Ils sont tous les quatre accusés « d’introduction à l’aide de voie de fait dans un lieu affecté à un service public de caractère administratif, scientifique ou culturel ». Ahmed Rezkallah est en plus accusé de « violences à citoyen chargé d’un ministère de service public » pour le coup de pied au doyen Journaux. Dès le début du procès, Yves Sarciat, qui est alors en détention pour une « attaque à main armée contre le psychanalyste Jacques Lacan »1, provoque un incident avec la cour. Lorsque le président du tribunal lui demande de venir à la barre, il lui répond « non je refuse, je suis bien où je suis et je ne bougerai pas »2. Il lui demande ensuite si il a une déclaration à faire ; Sarciat répond : « je t’emmerde toi et les flics qui t’entourent »3. Il s’en prend ensuite au procureur de la République et n’hésite pas à l’insulter ! Le président du tribunal tente de mener son procès mais Yves Sarciat ne se calme pas. Il est alors expulsé de la salle d’audience pour la sérénité des débats. Le procureur, qui a visiblement reçu des consignes de sévérité, demande à ce que soit appliquée la loi qui punit l’outrage à magistrat en audience. Le président tempère et débute l’interrogatoire de Jean-Louis Cardi et Marcel Jaeger. Il veut savoir dans quelles circonstances ils sont entrés dans la salle des professeurs. Les deux étudiants affirment qu’ils y sont rentrés au milieu d’une bousculade avec plusieurs personnes et qu’en aucun cas ils n’ont forcé la porte. Ils expliquent aussi qu’ils ont « parcouru la salle de cours suite à la décision prise en AG à cause de l’arrivée de forces de police, en civil ou en uniforme, sur l’appel du doyen Journaux »4. Jean-Louis Cardi précise d’ailleurs que les étudiants étaient très vigilants à leur geste car ils avaient noté la présence « de policiers en civil sur la faculté et au moment où les étudiants menaient une campagne politique en faveur des Basques jugés à Burgos ».5 Le président tente de faire revenir Yves Sarciat pour l’interroger mais celui-ci refuse une nouvelle fois car « l’affaire telle que vous la traitez, c’est une mascarade ! »6. Le procureur s’insurge une nouvelle fois de cette attitude et Yves Sarciat est sorti du tribunal. La cour se retire alors pour délibérer sur l’outrage à magistrat. Après 1h30 de délibéré, elle le condamne à un mois de prison ferme et il est placé sous mandat de dépôt. Le procureur fait ensuite son réquisitoire aux accents très politiques : il dénonce pèle mêle les gauchistes, il cite Lénine et son livre La maladie infantile du communisme. Ultime provocation, il dénonce les « pratiques petites bourgeoises » des inculpés si chères à Mao Tsé Toung et demande « quel mandat vous a confié le peuple pour que vous brisiez et cassiez ainsi du matériel »7 ! Il demande un mois de prison avec sursis pour Cardi et Jaeger et un mois ferme pour Rezkallah. Le défenseur des prévenus, maître Mast reproche d’emblée au procureur de ne pas avoir décrit dans les détails les faits qui sont reprochés à ses clients. De même, il souligne l’absence de témoin à charge dont André Journaux. Il conclue sa plaidoirie en demandant qu’une condamnation de principe (amende) car « aucun élément constitutif du délit n’est établi », d’autant plus que la plainte déposée par le président de l’Université a été retirée8.

Le rendu du jugement a lieu le 9 juillet : Jean Louis Cardi et Marcel Jaeger sont condamnés à 15 jours de prison avec sursis, Yves Sarciat à 15 jours de prison ferme et Ahmed Rezkallah à 1 mois de prison ferme. Seul Rezkallah n’est pas présent, à ce moment, en France. Il est appréhendé à son retour de vacances d’Algérie le 1er octobre à Hendaye. Il est jugé le 8 octobre au tribunal de Caen. Quand on l’interroge sur le coup pied au doyen Journaux, il répond qu’il ne l’a pas touché et, qu’au contraire, c’est André Journaux qui s’est précipité sur lui alors qu’ils essayaient de maintenir la porte ouverte après l’entrée d’une personne. Sur l’effraction, il affirme que « je suis rentré alors qu’elle [la porte] était déjà cassée »9. Il est finalement condamné à 2 mois de prison dont 45 jours avec sursis et il est maintenu en détention.

Yves Sarciat fait appel de sa condamnation car, à l’époque du procès, il sortait d’un traitement psychiatrique et d’une désintoxication et qu’il était donc pas dans son état normal lors du procès. Le tribunal, le 21 octobre, demande une nouvelle expertise psychiatrique car deux experts se contredisent sur la situation mentale d’Yves Sarciat au moment du procès. Il faut attendre juin 1972 pour qu’il soit fixé sur son sort ; le nouveau rapport psychiatrique n’arrivant à la Cour que le 21 mai 1972. Le 16 juin 1972, Yves Sarciat se présente de nouveau devant le tribunal, loin de l’attitude agressive envers la justice, il explique qu’en « juillet dernier, je me droguais. Après mon arrestation, j’ai immédiatement subi une cure de désintoxication et je souffrais du « manque » d’amphétamines. »10. Ses avocats défendent la thèse que c’est à cause de la cure qu’il subissait à la prison de la Santé qu’il a tenu les propos reprochés. L’avocat général le comprend bien et plaide une réduction de peine. La Cour reprend à son compte les réquisitions et condamne Yves Sarciat à 6 mois de prison au lieu d’un an. Étant donné qu’il est déjà en détention pour l’affaire de Jacques Lacan, les 6 mois sont quasiment effectués. Il attend néanmoins sa comparution à Paris pour cette affaire.

Le procès de l’attaque de la voiture de police

Le 8 juillet, Alain Lainé, étudiant en première année de sciences économiques passe devant le tribunal de grande instance pour « dégradation volontaire de véhicule et violence à agents de la force publique ». Il a été arrêté un mois auparavant et placé en détention provisoire. Lors du procès, il reconnaît sans mal qu’il a donné un coup de pied sur la voiture mais il nie avoir frappé un des policiers qui s’y trouvé. Le policier en question affirme qu’ « un garçon a brisé la vitre et m’a frappé avec une pierre. Je n’ai pas pu voir son visage mais j’ai ensuite aperçu Lainé avec son pull orange qui, dans la bousculade, s’est trouvé près de l’aile avant-gauche de la voiture. Je l’ai remarqué car au cours d’une autre affaire, je l’avais interrogé »11. L’autre policier présent dans la voiture, quant à lui, déclare qu’il n’a pas vu le prévenu ! Alain Lainé précise à la cour qu’il ne portait pas de pull orange ce jour là. Malgré ces incohérences, le procureur demande 4 à 6 mois de prison dont une partie en sursis car il estime qu’il y a « solidarité des auteurs lorsque seuls quelques-uns doivent en répondre »12. Il souligne aussi le fait que le prévenu a disparu quelques jours après les faits.

Le tribunal rend son jugement le 12 juillet et Alain Lainé est condamné à 4 mois de prison dont 1 mois ferme et 3 mois avec sursis. Du fait de sa détention préventive, il est laissé libre.

Le procès de l’agression de Mabboux-Stromberg

Malgré le fait que Claude Mabboux-Stromberg n’ait jamais reconnu ses agresseurs, il ne voulait pas jouer les « délateurs »13, un procès s’ouvre le 16 juin 1972 au tribunal de grande instance de Caen pour « violences et voies de fait avec préméditation ». Dans le box des accusés se trouve une personnalité de premier plan, Pierre Poilblan, créateur du Comité de Défense de la République (C.D.R.) en mai 1968 ; il en a été président jusqu’en juillet 1969. La particularité du C.D.R. du Calvados était considéré comme l’un des plus à droite des C.D.R14. Une partie du C.D.R., sous la direction de Poilblan, se retrouve dans le D.R.U. qui revendique l’agression de Mabboux-Stromberg. Pierre Poilblan a toujours nié avoir fait partie du commando qui pénètre dans le bâtiment Sciences le 15 mars 1971 mais plusieurs éléments portent à croire qu’il en est l’instigateur. En effet, quelques jours avant cette agression, le professeur de mathématique Robert Apéry « avait prévenu vaguement Mabboux que des gens lui voulaient du mal »15; Robert Apéry étant lui même considéré comme un proche du D.R.U. Lors de l’instruction, Mabboux-Stromberg donne une foule de détails sur ses agresseurs. Ces indications permettent à la justice d’inculper Pierre Poilblan en juin 1971. Mais, lors d’une confrontation dans le bureau du juge d’instruction, Mabboux-Stromber refuse de reconnaître son agresseur. C’est sur ce doute que l’avocat de Poilblan appuie, selon lui, « il n’y a qu’une accusation hésitante. Elle ne suffit pas à entrainer une condamnation »16. Mais le procureur estime que « les éléments rassemblés au cours de l’instruction constituent des preuves suffisantes »17 et il demande l’application de la loi. Le tribunal rend sa sentence le 30 juin et condamne Pierre Poilblan à 1 mois de prison avec sursis et 500 francs d’amende. Il est aussi condamné à verser 1 franc symbolique de dommages et intérêts à Mabboux-Stromberg.

Les luttes politiques

Une partie des membres du mouvement du 3 décembre quittent l’université après cette année agitée. Quelques maoïstes et des ESU partent s’établir dans des usines comme beaucoup d’autres de leurs camarades de lutte. Mais ceux qui continuent à l’université restent actifs. Un Front de solidarité Indochine se créait fin novembre pour soutenir le mouvement du peuple indochinois. Il fait suite au comité Vietnam national qui était très actif après 68.

Le 3 décembre 1971, un an jour pour jour après l’évacuation du bâtiment Lettres, l’ancien gouverneur d’Algérie et fervent partisan de l’Algérie française Jacques Soustelle est agressé par un commando d’extrême gauche alors qu’il vient participer à une conférence à l’université. Il a été invité par le Cercle d’Etudes Internationales de l’ex faculté de droit alors dirigé par Alain Tourret18 pour une conférence sur Israël. A l’annonce de sa venue, les organisations d’extrême gauche se mobilisent, des tracts et des affiches appellent à empêcher la tenue de cette conférence. Le jour dit, l’atmosphère est tendue dans le grand amphi de droit qui accueille la conférence. Des militants sont entrés dans l’amphi et tentent de perturber le bon déroulement. Ils s’emparent du micro et déclarent que « ce meeting fasciste sera remplacé par un meeting révolutionnaire »19. Les partisans de Jacques Soustelle protestent et demandent une chanson aux « perturbateurs », ils leur chantent l’Internationale ! Dehors, plusieurs militants d’extrême-gauche casqués ou masqués gardent l’entrée du bâtiment. Vers 21h10, ils aperçoivent Jacques Soustelle ainsi que son secrétaire arriver. Ils sont empêchés physiquement d’entrer. La tension monte, des coups sont échangés. Dans la bousculade, Jacques Soustelle se retrouve seul et les militants en profitent pour l’enlever. Il est amené vers le restaurant universitaire B sur le haut du campus par une trentaine de personnes casquées et armées de barres de fer ou de gourdin20. Il y perd, au passage des lunettes. Avertis de cet « enlèvement », ses partisans quittent l’amphi pour se diriger vers le restaurant. Un face à face tendu a lieu entre les deux camps devant les portes du restau U. Quelques coups pleuvent mais cela s’invective plus qu’autre chose. A la faveur d’une nouvelle bousculade, Jacques Soustelle arrive à s’échapper vers 21h30. Il est immédiatement amené aux urgences par ces partisans. Il s’en tire avec un oeil poché. 6 étudiants et 2 professeurs sont interpellés une dizaine de jours après les faits. Le procès se déroule en juin 1972. Les étudiants sont condamnés à de la prison avec sursis (15 à 20 jours), le professeur Mabboux-Stromberg à un mois de prison avec sursis et 500 francs d’amende et l’autre professeur est relaxé.

D’autres étudiants maoïstes participent, dans la nuit du premier au deux mars 1972, à l’attaque d’une concession Renault à Hérouville-Saint-Clair, suite à la mort du militant Pierre Overney21. L’action est revendiquée par un tract non signé « La région a payé pour le meurtre de Pierre Overney ».

1 Paris Normandie daté du 3-4 juillet 1971
2 Ouest France daté du 3-4 juillet 1971
3 Paris Normandie daté du 3-4 juillet 1971
4 Paris Normandie daté du 3-4 juillet 1971
5 Ouest France daté du 3-4 juillet 1971
6 Ouest France daté du 3-4 juillet 1971
7 Paris Normandie daté du 3-4 juillet 1971
8 Ouest France daté du 3-4 juillet 1971
9 Ouest France daté du 9-10 octobre 1971
10 Paris Normandie daté du 17-18 juin 1972
11 Ouest France daté du 9 juillet 1971
12 Ouest France daté du 9 juillet 1971
13 Ouest France daté du 17-18 juin 1972
14 APL Caen, dossier n°6, Le D.R.U. Page 3, 12 avril 1972
15 APL Caen, dossier n°6, Le D.R.U. Page 4, 12 avril 1972
16 Ouest France daté du 17-18 juin 1972
17 Ouest France daté du 17-18 juin 1972
18 Aujourd’hui vice-président de la région Basse Normandie sous l’étiquette Parti Radical de Gauche
19 Ouest France daté du 4-5 décembre 1971
20 Ouest France daté du 3 décembre 1971
21 Pierre Overney est assassiné le 25 février 1972 par un vigile de chez Renault devant l’usine de Boulogne Billancourt alors qu’il distribue des tracts.