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Les faits

Le 18 juin 1940, les Allemands arrivent à Caen à partir de 6h du matin en provenance de Falaise. La ville est quasiment déserte ; ils s’y installent progressivement dans les heures suivantes, plusieurs convois traversent alors la ville. En milieu d’après-midi, un camion allemand passe quai de Juillet, il cherche son chemin. Son conducteur descend et demande à une passante la direction de Cherbourg. Cette dernière, madame M., 57 ans, est d’origine alsacienne. Cela lui permet d’indiquer au soldat, en allemand, la direction à prendre. Mais cette conversation en langue germanique ne plaît pas à d’autres passantes qui commencent à insulter la dame une fois les Allemands partis. Quatre femmes se font particulièrement remarquer, elles invectivent la pauvre dame puis commencent à la rouer de coups et à lui tirer les cheveux. Certaines crient même « à mort ! Dans l’Orne !». Elles tentent ensuite d’ameuter les personnes présentes place du 36e RI en criant « c’est une espionne ! ». C’est ainsi que se forme un groupe qui entoure madame M. Un adjoint au maire – M. Lenoir – passe lui aussi dans le secteur et est alerté par ce rassemblement. Il prend alors la défense de la dame qui n’est pas loin de se faire lyncher par une vingtaine de femmes. L’adjoint au maire est aussi rapidement pris à partie par les passantes qui lui reprochent de protéger « l’espionne ». Ils tentent d’échapper à la foule mais n’y parviennent pas. Arrivant de la rue Saint-Jean, un commissaire de police, monsieur Charroy, accompagné de son secrétaire, tentent de venir en aide à l’édile et à la malheureuse. Mais ils se retrouvent eux aussi pris à partie par la foule qui n’hésitent pas à leur donner des coups de poing en plein visage ni à les mordre ! Leurs cravates font aussi les frais de ce déchainement de violence. Les trois hommes qui protègent madame M. arrivent provisoirement à se soustraire à la foule et prennent la direction de la rue du 11 novembre. Devant le cinéma l’Eden (actuel restaurant le Rock’n girls), le commissaire de police réquisitionne une voiture pour permettre une évacuation. Mais la foule les poursuit et entoure le véhicule qui est alors saccagé : les vitres sont brisées, les fils des bougies sont arrachés. La voiture n’est plus en état de fonctionner. Des personnes s’emparent d’un entonnoir se trouvant dans le véhicule et frappent madame M. pendant que d’autres lui tirent les cheveux de nouveau. Des lambeaux de cuir chevelu sont visibles sur la banquette de la voiture. Le commissaire et le maire adjoint décident alors de pousser le véhicule pour arrêter le calvaire de la pauvre dame. Ils arrivent finalement à l’hôtel de ville (place de la République) et s’y engouffrent suivi de peu par le cortège d’agresseurs ; les grilles du bâtiment municipal se refermant à temps.

Alors que la foule est toujours présente devant la mairie, la dame M. est sortie avec l’aide d’un policier auxiliaire pour aller se faire examiner par un docteur. Mal leur a pris car, une fois le seuil de l’hôtel de ville franchi, ils sont de nouveau assaillis par les mêmes personnes qui attendaient patiemment. Le policier et madame M. sont encore roués de coups mais parviennent jusqu’à l’immeuble du docteur. Madame M. s’effondre sous le porche. Le diagnostic du médecin est rapide : il faut la transporter d’urgence à l’hôpital. Elle est admise à Clemenceau dans un état grave même si ses jours ne sont pas en danger. Elle n’en sort que le 6 septembre.

L’enquête

Dès le lendemain des faits, la justice diligente une enquête. Les policiers n’ont pas trop de mal à retrouver les principaux agresseurs, ayant été eux-mêmes des victimes collatérales. Rapidement, quatre femmes sont interpellées puis présentées devant le parquet. Seule l’une d’elle est incarcérée à la maison d’arrêt de Caen, les autres sont laissées en liberté provisoire.

Les procès

Un premier procès se déroule le 26 juillet devant le tribunal correctionnel de Caen pour une journalière de 27 ans, Yvette L., celle qui est incarcérée depuis juin. Elle est considérée comme « la plus exaltée de tous ceux qui sontlà et qui s’élance sur madame M ». On la juge pour outrage et rébellion sur un commissaire de police. Elle avoue rapidement les faits reprochés et on la condamne à 3 mois d’emprisonnement.

Pour les faits de coups et blessures, le procès se déroule le 13 septembre devant une salle comble, l’affaire fait la une de la presse caennaise. Lors de l’audience, l’une des femmes incriminées reconnaît avoir frappé madame M. ainsi que l’adjoint au maire et le commissaire. Les autres avouent seulement avoir participé à l’attroupement sans toutefois avoir donné des coups. Le substitut du procureur demande des peines de prison allant de 3 mois à un an. Le délibéré est rendu le 19 septembre et deux des femmes sont condamnées à 4 mois de prison ferme et la dernière à 4 mois avec sursis. La victime se voit indemniser à hauteur de 2 000 francs. Mais le ministère public demande plus de sévérité et fait appel de la décision du tribunal correctionnel.

La cour d’appel de Caen juge l’affaire le 27 novembre 1940. Le président de la cour parle « d’une véritable scène de lynchage » lors de la présentation des faits. Après un court délibéré, la cour rend son arrêt : « attendu que la double scène au cours de laquelle la dame M. faillit être lynchée est une des plus attristantes qui se soient déroulées depuis le début de la guerre ; que sans provocation aucune, sans motif, simplement pour avoir renseigné le conducteur d’un camion allemand, une femme âgée, seule et sans défense, la dame M. d’origine alsacienne et mère d’un officier français, s’est vue entourée, menacée, frappée par deux fois, avec une brutalité telle qu’on a pu croire ses jours en danger ; qu’une agression aussi lâche, dans laquelle s’expriment les pires instincts de la foule doit être réprimandée avec une sévérité exemplaire et sans atténuation ; par ces motifs Gabrielle H, 23 ans, ouvrière à Dives, Juliette B., 22 ans, fille de salle et Yvette L., 27 ans, fille de salle sont condamnées à 18 mois de prison ferme ».

Sources : Ouest Éclair (édition de Caen), le journal de Normandie, la presse quotidienne caennaise et la presse caennaise.

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