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Depuis 1804, le lycée de Caen (qui prend le nom de lycée Malherbe en 1892) était installé dans les locaux de l’abbaye aux Hommes. Après guerre, les effets du baby-boom se font ressentir et les effectifs de l’établissement croissent rapidement. Problème : les locaux ne sont plus adaptés pour accueillir ce surplus de lycéens1 ; d’autant plus qu’ils sont aussi partagés avec des services préfectoraux, de la mairie, de l’université et du lycée de jeunes filles de la rue Pasteur à cause des destructions. Après un incendie dans le « couloir des classes »2 en avril 1952, la décision est prise de construire un nouveau lycée. Le ministère étudie la question puis donne son feu vert3 puisqu’au passage le lycée devient la propriété de l’État et non plus de la ville ; le ministère de l’Éducation nationale est donc associé au projet. Dans une ville toujours en pleine reconstruction, plusieurs emplacements sont proposés mais la proximité du centre ancien est privilégiée : le terrain de l’ancienne gendarmerie, rue Daniel-Huet ; une bande de terrain le long de la Prairie. Cette dernière option n’a pas les faveurs de l’administration à cause des risques d’inondations. Finalement, le terrain de l’ancienne gendarmerie est choisi pour construire le nouveau centre administratif préfectoral. C’est donc un terrain de 8 hectares appartenant au Bon-Sauveur qui est choisi. Le dossier traine car la ville ne peut supporter le coût de l’acquisition du terrain, un compromis est trouvé avec le ministère de l’Éducation qui prend à sa charge la moitié de l’achat. C’est le 19 juin 1956 que la première pierre est posée, les travaux durent un peu plus de 4 ans et c’est le 15 septembre 1961 que les élèves font leur première rentrée.

La rentrée 1961/1962 s’effectue avec un peu plus de 1 350 élèves4 dans ce nouveau lycée. L’inauguration en grande pompe est prévue pour le samedi 25 novembre 1961 en présence du ministre de l’Éducation Lucien Paye et de l’ambassadeur de Belgique, présent quant à lui, à Caen dans le cadre d’une semaine culturelle belge à l’université5. Dans la semaine précédant l’inauguration, des organisations syndicales et politiques prennent position à cause de la présence du ministre : le comité laïque du Calvados ne veut pas se retrouver à côté d’un ministre qui favorise les écoles privées. Le mardi 21 novembre, les organisations syndicales du lycée6 font une conférence de presse pour annoncer qu’ils boycotteront l’inauguration en quittant leur poste à 11h, soit 30 minutes avant l’arrivée prévue du ministre7. Ils motivent cette décision par le fait que le lycée n’est toujours pas terminé, qu’il manque notamment un gymnase, de personnel ; de même, le lycée est mal organisé et occasionne de nombreux déplacements au sein de l’établissement tant pour les élèves que pour le personnel8. La veille de l’inauguration, le ministre et l’ambassadeur visitent le chantier du lycée de jeunes filles dans la plaine d’Ifs9 puis passent à l’université où la visite est boycottée par les étudiants et des enseignants. Cette dernière visite est juste troublée par un pétard qui explose non loin du ministre, ce qui le fait d’ailleurs rire10.

Le jour J, près de 800 élèves cessent les cours à partir de 11h et sont rassemblés dans la cour par les surveillants, étant donné que la plupart des professeurs ont quitté leur poste. En ce samedi de novembre, la température est basse et l’attente est longue, le ministre et son cortège sont en retard. Afin de se réchauffer, les élèves (essentiellement des « petites classes ») commencent à se dissiper. Certains chantent, d’autres se chamaillent, quelques pétards explosent, on ressent de la tension11. Le cortège ministériel arrive finalement peu avant midi. Les chants redoublent et se veulent revendicatifs : « un stade », « un gymnase » sur l’air des lampions12. Le ministre Paye ne se démonte pas et va en direction des lycéens. Le proviseur du lycée – M. Ségalen – crie à ses élèves : « taisez-vous. Si le ministre est ici, c’est justement pour s’occuper de vos problèmes. Vous l’aurez votre stade et votre gymnase »13. Plus stoïque, le ministre face aux lycéens leur répond « vous m’intéressez ! ». Le cortège ministériel pénètre dans le lycée et procède à la visite des lieux. Déjà, dans l’entourage du ministre et du recteur, on parle de « sanctions ». Lors du discours d’inauguration, le ministre revient brièvement sur l’accueil réservé par les lycéens : il estime qu’ils ont eu « un moment d’inattention, un moment d’aliénation » et qu’il « serait bon que ces très jeunes gens sachent que leur geste n’était pas celui qui aurait dû être le leur, la politesse étant une vertu fondamentale »14. Néanmoins, il affirme que la question du gymnase va être soulevée15. Le ministre quitte ensuite les lieux sans problème particulier afin de rejoindre Paris où le budget de l’Éducation était en discussion au Sénat.

Ce chahut pour une visite ministérielle n’est pas du goût de tout le monde. Dès le lundi suivant, les élèves de Khagne du lycée ne voient « dans cette prétendue manifestation qu’un chahut de potaches excités par des syndicalistes soit-disant apolitique »16. La thèse de la manipulation des lycéens par les enseignants est largement reprise. La presse nationale s’empare de ce fait divers. Le Figaro parle de manifestations « des lycéens, prompts, pour une fois, à obéir aux conseils de certains de leurs maîtres et tout heureux de se livrer à un chahut autorisé, sinon suggéré »17. Combat souligne le caractère « douteux » des manifestations même si « les revendications sont fondées »18. Les sanctions ne tardent et le proviseur Ségalen est muté, il est remplacé par Fernand Lechanteur au mois de décembre 6119.

Liberté de Normandie 26/27 novembre 1961

Liberté de Normandie 26/27 novembre 1961

1A l’époque, le lycée n’accueille que des garçons de la 6e à la terminale
2Actuelle aile de l’état-civil
3Bernard Beck et Jean-Ghislain Lepoivre , Le lycée Malherbe deux siècles d’histoire, 2004
4Effectif de l’année 1960
5Ouest France, 24 novembre 1961
6Fédération de l’Éducation Nationale (FEN), Fédération Nationale des Enseignants du Second degré (FNES), Syndicat Général de l’Éducation Nationale (SGEN), Syndicat National des Lycées (SNAL), Syndicat National Éducation Physique (SNEP)
7Liberté de Normandie, 24 novembre 1961
8Ouest France, 24 novembre 1961
9L’actuel lycée Augustin-Fresnel
10Ouest France, 25-26 novembre 1961
11Bernard Beck et Jean-Ghislain Lepoivre, ibid.
12Ouest France, 27 novembre 1961
13Liberté de Normandie, 26-27 novembre 1961
14Ouest France, 27 novembre 1961
15Ouest France, 27 novembre 1961
16Ouest France, 28 novembre 1961
17Le Figaro, 27 novembre 1961
18Combat, 27 novembre 1961
19Bernard Beck et Jean-Ghislain Lepoivre, ibid.
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